« Apprendre l’histoire qui ne fait pas encore partie de l’histoire »

Bosnie-Herzégovine, Croatie, Monténégro et Serbie

« C’est très important pour notre équipe de recevoir une reconnaissance internationale pour le travail qu’elle fait depuis plus de 16 ans avec un appui minimal. Pour les enseignants, il est très difficile de composer, en classe, avec le caractère délicat de l’histoire des guerres yougoslaves des années 1990. Nous sommes personnellement liés à sujet et plusieurs d’entre nous, y compris des membres de cette équipe, ne l’ont pas abordé pendant des décennies. Il est maintenant temps de parler du passé de façon responsable et d’enseigner les conflits de 1990 afin de bâtir un avenir empreint de compréhension mutuelle, de paix et de réconciliation. »

Bojana Dujkovic, représentante de l’équipe « Apprendre l’histoire qui ne fait pas encore partie de l’histoire »

L’HISTOIRE DE L’ÉQUIPE

Un groupe d’étudiants s’approche d’une photo représentant un soldat bosniaque durant les conflits de 1990. Un autre groupe étudie une photo de personnes qui marchent dans les rues jonchées de décombres à Vukovar, en Croatie, en 1991. On leur demande : « Que voyez-vous? Comment vous sentez-vous devant cette photo? Selon vous, qu’est-ce que le photographe essaie de vous montrer? » Parler d’une photo peut sembler être un exercice d’apprentissage simple, mais dans les pays de l’ex-Yougoslavie, il s’agit d’un exercice fort complexe.

Dans les écoles, les guerres sont soit ignorées, soit enseignées de façon simpliste et unidimensionnelle, ce qui empêche les apprenants d’éprouver de la compassion envers autrui ou d’autres groupes ethniques. Un groupe de spécialistes de l’histoire et de l’éducation provenant d’un bout à l’autre des Balkans occidentaux veulent changer cela. En 2003, ils ont formé un réseau régional unique qui depuis, s’est agrandi pour inclure des membres de la Bosnie-Herzégovine, de la Croatie, du Monténégro, de la Serbie, de la Macédoine, du Kosovo et de la Slovénie. Les enseignants viennent de différents contextes culturels, ethniques, professionnels et religieux. Ayant fait l’expérience des conflits de 1990 dans leur pays, ils ont écarté leurs préjugés personnels pour se réunir et promouvoir un enseignement responsable du passé.

Reconnaissant le danger que les récits simplistes et nationalistes représentent pour la paix sociale, ces spécialistes ont décidé de proposer une approche alternative. Ils croient que les enseignants et les étudiants doivent entrer en contact avec de multiples perspectives sur les guerres et se faire encourager à exercer leur esprit critique et leur empathie face à l’histoire.

En 2016, le réseau d’historiens et d’enseignants de la Bosnie-Herzégovine, de la Croatie, du Monténégro et de la Serbie s’est associé à l’Association européenne des enseignants d’histoire (EUROCLIO) et a lancé un projet qui a ensuite donné un nom à l’équipe : « Apprendre l’histoire qui ne fait pas encore partie de l’histoire » (LHH).

Conscient que les enseignants se sentent souvent mal outillés et non soutenus pour enseigner ces sujets délicats d’un point de vue allant à l’encontre d’un récit dominant et ethnocentrique, l’équipe LHH a créé une base de données de ressources gratuites. Ces livres, articles, vidéos et photos soutiennent et motivent les enseignants à enseigner les guerres de 1990 selon de multiples points de vue sans victimiser ou blâmer les autres. Au lieu de présenter une interprétation précise des événements, l’équipe LHH se concentre sur la vie quotidienne des personnes impliquées dans les conflits pour favoriser le sentiment d’une expérience commune.

Avec le partenariat et la collaboration des membres de l’équipe LHH, pour la première fois, des enseignants d’histoire en provenance de pays frappés par les guerres de 1990 ont révisé les ressources pédagogiques accessibles sur le sujet. Les résultats de leur projet – une base de données, du matériel pédagogique et des séances de formation pour enseignants – sont la seule approche objective proposée pour apprendre et enseigner l’histoire des récentes guerres.

L’équipe LHH donne aux étudiants et aux enseignants les outils pour lutter contre le type de division et d’étroitesse d’esprit qui pourraient entraîner de nouveaux conflits. En stimulant les discussions, la réflexion et la reconnaissance d’une expérience commune, l’équipe LHH utilise l’histoire en tant qu’outil puissant pour établir un pays durable dans sa région.

Les conflits qui se sont déroulés dans l’ex-Yougoslavie dans les années 1990 continuent d’avoir un profond impact sur la vie des gens. Les relations entre différents pays et groupes ethniques sont délicates et les guerres demeurent un sujet controversé. Les différents pays des Balkans occidentaux se souviennent des années 1990 de façons divergentes et souvent contradictoires. Les efforts pour faire face au passé ont été très lents et unilatéraux. Les guerres n’étaient pas enseignées dans les écoles jusqu’à récemment. Certaines interprétations de l’histoire sont promues par les élites politiques comme étant le récit « officiel », lequel est ensuite utilisé pour redéfinir les identités ethniques et politiques de manière à marginaliser et à exclure certains groupes tout en amplifiant le nationalisme. Ce récit se perpétue dans le système d’éducation.